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NOTRE T-SHIRT A 9,99€.

En 1998, H&M ouvrait sa première boutique française, rue de Rivoli à Paris. Les années 90, c’est l’émergence puis l’explosion du phénomène que l’on appelle aujourd’hui avec un peu plus de recul : « Fast Fashion ».

Pour ceux qui font le choix d’ouvrir les yeux.

Dans la course au profit, la fast fashion est pour le moment loin d’être à bout de souffle, mais à quel prix ?

La fast fashion signifie en français la mode éphémère. C’est le renouvellement massif, le plus rapide possible, des collections d’articles de mode vestimentaire. Les articles qui sont vendus à des prix peu élevés, ne sont destinés qu’à être portés pendant une saison puis à être remplacés par ceux de la saison suivante.

En 2020, des marques comme H&M, Zara, Mango, Pull&Bear, Gap, Bershka ou Primark sont très représentées sur le marché de la fast fashion. Parfois, ces grandes enseignes vont jusqu’à posséder plusieurs boutiques dans la même ville (ou dans la même rue).

L’explosion de ce phénomène à la fin des années 90 a été essentiellement basée sur la publicité. Ces publicités nous laissent penser que notre bonheur est basé sur le matériel et la consommation. On peut également ajouter que face à des dépenses essentielles du quotidien qui semblent faramineuses telles que l’achat d’une maison ou la poursuite d’études payantes (ce qui est d’autant plus le cas dans des pays comme les Etats-Unis où le prix des études est plus qu’exorbitant par exemple), les prix bas de la fast fashion sont là pour nous faire rêver à une augmentation de notre pouvoir d’achat. Ainsi, le fait de pouvoir nous acheter toutes les semaines notre nouveau t-shirt à 9,99€ qui suit les tendances, peut devenir une réelle source de satisfaction et même de bonheur au quotidien.

Chaque année, plus de 100 milliards de vêtements et accessoires sont vendus dans le monde. Ce chiffre a doublé en seulement 15 ans. Dans la course au profit, la fast fashion est pour le moment loin d’être à bout de souffle, mais à quel prix ? C’est la question sur laquelle, à ce jour, nous préférons, en grande partie, garder les yeux fermés.

Pourtant, l’industrie du textile est la deuxième industrie la plus polluante au monde après l’industrie pétrolière mais aussi l’une des industries les plus dépendantes de la main d’oeuvre humaine. Ainsi, en plus de soulever de réelles questions en relation avec la dégradation de la planète et par la même occasion de notre santé, l’industrie textile est aujourd’hui intrinsèquement liée à des problèmes de non respect des Droits de l’Homme. En effet, il ne faut pas oublier que tout ce que nous portons a été touché par des mains, des vies humaines.

En achetant un t-shirt à 9,99€, chacun d’entre nous est déjà à peu près conscient que ce dernier a sûrement été fabriqué dans des conditions déplorables. Cependant, le plus souvent, la bonne affaire et le design du produit passent en priorité. On pourrait penser que cette forme de déni de la réalité par les consommateurs est due à un attrait pour la facilité. Cependant pour un grand nombre d’entre nous, les étapes concrètes de fabrication de notre t-shirt au sein de cet imposant système restent floues.

Le système de production de la fast fashion a vu le jour dans les années 1980-90. Ce système est basé sur une délocalisation de la production dans des usines, majoritairement en Asie du Sud-Est, qui assurent aux marques des coûts de production extrêmement bas du fait du coût de la main d’oeuvre qui est lui-même très bas. Chine, Vietnam, Cambodge, Inde, Bangladesh sont des noms de pays que l’on retrouve de façon récurrente sur nos étiquettes mais depuis un moment on retrouve également des pays comme le Maroc où les conditions de travail ne sont pas pour autant meilleures.

Mais que se passe-t-il vraiment derrière ces étiquettes que nous nous contentons de couper au ciseau dès qu’elles nous commencent à nous déranger ?

I ) Une main d’oeuvre peu coûteuse, mais à quel prix ?

Les problématiques liées au non-repesct des Droits de l’Homme en ce qui concerne la main d’oeuvre dans l’industrie du fast fashion.

Dans les pays précédemment cités, le coût de la main d’oeuvre est si bas qu’il ne pourrait en aucun cas être envisagé dans les systèmes occidentaux actuels. Les salaires sont très peu élevés, les travailleurs travaillent la plupart du temps jusqu’à 12 heures par jour et ce, 6 jours sur 7. Très souvent, les travailleurs vivent et dorment à l’usine. En Chine par exemple, ils ne rentrent chez eux qu’une fois dans l’année pour le nouvel an chinois. De nombreux travailleurs passent leurs journées à respirer des produits chimiques tels que l’acide chlorhydrique utilisé pour le traitement du coton, matière la plus récurrente de notre t-shirt à 9,99€ dont on a d’ailleurs tendance à souligner son caractère noble, dans des conditions de travail qui ne sont que très peu sécurisées. Ils sont alors fortement exposés à de nombreuses maladies comme des cancers, des maladies de la peau ou liées aux organes respiratoires.

image: Nikkei Asian Review

Pour répondre à la demande et faire face à la concurrence, les propriétaires d’usines font la course à la baisse des prix pour assurer un maximum de profit à la marque. Dans le film-documentaire « The true cost » d’Andrew Morgan, on assiste à une discussion avec le dirigeant d’une usine qui nous explique que la baisse perpétuelle de ses prix (et donc des salaires de sa main d’oeuvre) est la seule solution pour ne pas laisser le business à la concurrence dans ce système tellement enraciné dans nos quotidiens qu’il est très difficile à faire bouger.

Cependant, dans ce genre de situation, la main d’oeuvre n’est pas armée pour défendre ses droits. Les syndicats sont quasiment inexistants et s’ils existent leur influence est très faible. Les revendications des travailleurs sont parfois réprimandées par des violences (voir film « The true cost ») de la part des dirigeants d’usines ou de la police lors des rares manifestations et grèves comme on a pu le voir au Cambodge en 2014. Les arrêts maladies n’existent pas et une maladie reçoit souvent le licenciement comme seule réponse.

Tout cela sans oublier, le travail des enfants et l’état des locaux des usines. Ces derniers tombent souvent en ruines car ne reçoivent aucune forme d’entretien depuis des années. On ne peut que citer ici la catastrophe de l’effondrement du Rana Plaza en 2013, usine de textile se trouvant au coeur de Dacca, la capitale du Bangladesh, qui a provoqué le décès de plus de 1 200 personnes. Malgré sa médiatisation, ce désastre n’est aujourd’hui qu’un exemple parmi tant d’autres et n’a provoqué qu’une petite secousse dans l’industrie de la fast fashion sans pour autant déstabiliser son mode de fonctionnement.

Image : Effondrement du Rana Plaza à Dacca (Bangladesh) en 2013.
Crédits : https://www.nouvelobs.com/

II) La deuxième industrie la plus polluante au monde.

Zoom sur l’impact sur la planète et sur notre santé de la fast fashion.

Il existe deux formes de toxicité de l’industrie textile : une toxicité pour l’environnement et une toxicité pour la santé. Mais ces deux dernières sont dans très peu de cas séparables l’une de l’autre.

Les usines textiles que l’on nomme fréquemment les « sweatshops » que l’on peut traduire en français par « ateliers de misère » déversent la plupart du temps des produits chimiques dangereux dans les cours d’eau alentours. Cette pollution de l’environnement de l’usine a un impact incontestable dans les villages desservis par ces cours d’eau. En Inde par exemple, le Gange, connue comme la plus sacrée des rivières indiennes, est aussi la rivière la plus polluée au monde ce qui a un impact direct sur la santé des populations.

Image : l’impact de la coloration de nos vêtements.
Crédits: Greenpeace.

De manière plus indirecte mais surtout moins visible, nous, les consommateurs de fast fashion sommes aussi touchés par ses dégâts sur la santé. Le polyamide et le polyester sont par exemple des matières bon marché, faciles d’entretien et très résistantes utilisés pour la fabrication d’articles de fast fashion. Cependant ces matières artificielles sont nocives pour notre santé. Toutes deux issues d’un procédé chimique à base de pétrole, leur fabrication demande une forte consommation en ressources naturelles et est très polluante. Mais ce n’est pas tout, les vêtements fabriqués avec du polyamide sont aussi la cause d’une pollution invisible. À chaque lavage, ces vêtements relâchent des microparticules plastiques dans les eaux usées. Ces microparticules sont trop fines pour être filtrées par les stations d’épuration et se retrouvent donc par la suite dans l’océan où elles détruisent la faune sous-marine. Les microparticules plastiques polluent les océans, contaminent les animaux marins et se retrouvent finalement dans nos assiettes. Elles font alors leur retour chez nous, cette fois plus dans nos placards mais dans nos estomacs !

Toutes ces matières issues de l’industrie de la pétrochimie comme celles précédemment citées, mais aussi à l’instar des teintures utilisées sur nos vêtements, sont ainsi nuisibles à notre santé. On leur reproche d’être potentiellement cancérigènes, allergisantes, ou perturbateurs endocrinien.  

Enfin, la question du transport du t-shirt à 9,99€ d’un bout à l’autre de la planète pose une fois de plus un problème de pollution. Saviez-vous que nos énormes cargos qui sillonnent les océans chaque jour polluent autant que 50 millions de voitures ? Et pourtant, ce mode de transport reste le moins polluant pour le transport de marchandises sur de très longues distances (beaucoup moins que l’avion par exemple).

Pour conclure :

La route vers une mode plus éco-responsable, éthique et surtout respectueuse des Droits de l’Homme ne sera pas de tout repos. En effet, même si en 2020, de plus en plus d’acteurs du marché décident d’agir en cette direction, nombreux sont ceux encore qui n’appliquent pas de règles strictes afin de limiter et même proscrire l’utilisation de substances dangereuses dans un but de profit à tout prix.

Il peut nous sembler difficile d’agir de façon brutale et de modifier toutes nos habitudes de consommation du jour au lendemain. Cependant, si nous voulons agir à notre échelle, rien ne nous oblige à renouveler toute notre garde-robe pour l’achat de pièces plus éthiques qui restent souvent beaucoup moins abordables. Nous pouvons tout simplement commencer par des gestes simples comme ralentir le rythme de nos achats dans les grandes enseignes de fast-fashion en conservant notre dressing actuel, acheter plus souvent des vêtements de seconde main dans des friperies ou sur des applications mobiles comme Vinted ou encore en organiser un vide-dressing entre ami(e)s afin de pouvoir y échanger des vêtements. Par la suite, nous pourrons nous tourner peu à peu vers des marques plus respectueuses de l’environnement et de la vie humaine lorsque nous sentirons que nous avons vraiment besoin d’un vêtement particulier. Ainsi, chacun de nous pourra apporter sa pierre à l’édifice du processus de ralentissement de la frénésie du système de la fast-fashion.

Il me semble intéressant de conclure cet article sur cette question : En 2020, sommes-nous toujours prêts à ignorer des vies humaines et notre santé pour un t-shirt à 9,99€ ?

A venir : La prise de conscience progressive des enjeux de la mode éthique par les acteurs de l’industrie de la mode (ou ceux qui aspirent à le devenir).

Références :

1. Film « The true cost », Andrew Morgan, 2015.
2. Arnaud Dairon, Blog Les Optimistes, « Polyamide : propriétés, utilisations ,dangers », <https://www.lesoptimistes.fr/polyamide/&gt;.
3. e-marketing.fr, Glossaire: Fast-Fashion, <https://www.e-marketing.fr/Definitions-Glossaire/Fast-fashion-241796.htm&gt;.
4. Laurence Defranoux, Libération, « Dans le Gange, la pollution toujours en odeur de sainteté », 11/03/2018, <https://wordpress.com/block-editor/post/madein1998.wordpress.com/218&gt;.
5. Lucie Pedrola, Sloweare.com, « Comment c’est fait, un t-shirt à 19,95€ ? », 10/05/2017, <https://www.sloweare.com/comment-est-fait-un-t-shirt-a-19-95-euro/&gt;.
6. Darine Habchi, Sloweare.com, « L’impact des vêtements toxiques sur notre santé. », 23/05/2017, <https://www.sloweare.com/impact-des-vetements-toxiques-sur-notre-sante/&gt;.
7. Eloise Moigno, Podcast In Power par Louise Aubery, « L’ambition d’une révolution. », 15/10/2019.
8. Christian Losson, Libération, « Moi, Chantan, ouvrière textile au Cambodge, 12 heures par jour, 6 jours sur 7, sans congés… », 16/10/2014, <https://www.liberation.fr/futurs/2014/10/16/moi-chantan-ouvriere-textile-au-cambodge-12-heures-par-jour-6-jours-sur-7-sans-conges-payes_1122334?utm_source=SloWeAre&utm_medium=website&utm_campaign=none&gt;.
9. Webdoc.france24.com, « CAMBODGE
LES FORCATS DU TEXTILE », <http://webdoc.france24.com/cambodge/textile/&gt;.

Par MADE IN 1998.

Le rendez-vous préféré des grands curieux : sujets de société, mode (éco)responsable, monde du numérique, voyages et culture. Ici, on parle de sujets qui m’inspirent et qui peuvent aussi inspirer ma génération (mais pas que!).

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